Silences

C’est une chambre impersonnelle. Froide, où s’insinue même une odeur de renfermé. Un lit d’enfant qui n’en a pas vu depuis des années. Des meubles datés et massifs. Rien dans cette chambre n’évoque un quelconque souvenir de mon passé. Je n’ai pas grandi dans cette maison. Elle ne me parle pas. Elle ne me rassure pas. Les couleurs pastels et désaccordées crient une douleur silencieuse. Seules les photos trônant sur le mur me rappellent que je suis en terrain familier.

Je dors trop. Mal. Je sors de ce coma artificiel la bouche pâteuse. Sans envie. Le golden retriever ouvre un œil sur mon passage et pousse un soupir éreinté en reposant sa tête sur le carrelage. L’économie de mot est ici devenu religion. Je saute sur la cafetière sans dire un mot, comme c’est l’usage. On se croise, se frôle, et j’ai soudain l’impression que c’est le chien le plus expressif de la famille.
Ici tout est allégé, aseptisé, banalisé. J’ai peur d’avoir faim, soif, de manquer de tout. De ne jamais pouvoir ressentir la sensation de satiété.
Je ne veux pas croire qu’en venant ici je retombe en enfance. Je suis ici comme chez des étrangers. Personne ne m’a demandé si j’allais bien. Si j’avais des projets. Si j’attendais quelque chose du printemps. La maison a changé certes, mais pour le reste, non. Rien n’a vraiment changé. Ce silence qui ne dit rien, obsédant et omniprésent m’angoisse toujours autant. Avec le temps j’ai dû tout déduire de ces silences.

Je veux des mots, des cris, des larmes. Je veux naître.

Celle qui voulait devenir une femme

Par bien des égards, l’héroïne peut être considérée comme douée d’une méchanceté machiavélique. Elle peut faire figure d’enfant gâtée ne cherchant qu’à jouir de la vie. Mais pour bien appréhender le personnage, il convient de la considérer dans toute sa complexité. Aussi attachante qu’attachée à ce terrible adultère. Elle est décrite à travers les yeux de son amant, qui la considère tendrement, malgré ses faiblesses et ses déchirures ancestrales. Il s’attachera à l’arracher de sa noirceur et de sa vision tragique du monde, dont elle ne sort que par l’alcool et la drogue, en l’aimant. Tout simplement.

Ça pourrait être le pitch de mon blog. Du moins ces derniers mois. Qu’est-ce qui est vrai, qu’est-ce qui est faux ? Peu importe. Auto-fiction, élans élégants d’écriture, on en rajoute, on en enlève. Mais aux lecteurs fidèles je devais une fin. Pas de fin tragique, pas de morts, pas de larmes. Juste une fin dans la ligné de ce qui a précédé.

Un ciel clair, d’un bleu profond, mais un froid polaire me glace le sang et souffle un vent de liberté.

Il y a eu la souffrance de ses silences. Ces longues attentes indéchiffrables. Ces mensonges inutiles, ces trahisons, ces petites victoires et ces défaites. Il y a eu ces compromis, ces fou-rires, ces larmes, ces instants d’oubli, ces éternités sensuelles. Celle qui disait être devenue une femme entre mes bras. Celui qui voulait juste être un homme heureux. J’ai tout accepté, réfugié dans l’espoir, enfermé dans l’amour, encouragé par ses « je t’aime », ses doutes. Je me suis abstenu de la juger, et j’ai attendu qu’elle entrevoit une vie sereine entre mes bras.

Et cette histoire, comme un joli fruit sucré qu’on ne mange pas, pourrit, se décompose, jusqu’à devenir méconnaissable, puant, repoussant. Ses « je t’aime » ne rigolent plus. Ses doutes n’en font plus aucun pour moi. Ses envies de printemps ne me donnent pas la place que je mérite. Et que dire de ces dernières gouttes d’eau qui ont eu raison de ma patience ?

Pas de règlement de compte, pas de grand déballage, aucun reproche. Une fin en pointillés. L’usure d’y avoir cru. Finalement tout pourrit. J’ai arrêté la liste des choses que je voulais faire quand nous serions ensemble, et je sens l’imparfait s’immiscer quand je parle d’elle.

Vous restez sur votre faim ? moi aussi. Mais je reste fier d’avoir vécu cette histoire, de m’y être accroché, d’avoir tout pardonné. Et si c’était à refaire, je referai quasiment tout de la même manière.

Il faut savoir tourner une page. Imaginer un printemps avec un amour plus doux, plus serein et plus aérien. Nourrir un espoir plus fécond.

J’ai décidé d’être heureux.

Quand nous serons ensemble

Je l’attends au comptoir comme souvent. Cet endroit est un peu le notre malgré nous. Nous nous y sommes si souvent retrouvés que le personnel nous connait bien, nous n’avons plus besoin de commander. C’est un grand bar en zinc où je peux lire la presse en l’attendant. Les yeux rivés sur mon portable pour estimer l’attente. Quand elle apparait et s’excuse, je replie le journal et l’abandonne avec mépris. Je l’observe patiemment, scrute son regard, relève les détails de sa tenue.

Souvent la question revient. Sommes nous ensemble parce que la situation est ce qu’elle est, ou bien avons nous vraiment envie de former un vrai couple ? Un quotidien, un appartement, un enfant ? Pourquoi je me bats, pourquoi je ne déserte pas ? Une autre femme me la ferait oublier. Sans doutes. Les femmes bien faites à qui faire l’amour ne manquent pas. Mais des femmes qu’on voudrait voir vieillir doucement…

Elle murmure des phrases qui m’enchantent et avoue incidemment des détails de sa vie où je ne suis pas. Le barman rempli nos verres. Ce sera le dernier car elle ne peut pas rester.

La passion qui aveugle, étreint, énerve n’est pas l’amour respectueux d’un couple. Tous ses petits et grands défauts que je vois maintenant.  Je sais que nous sommes à un tournant. Six mois de cette histoire, de l’automne et de l’hiver, ont fait de nous plus que des amants. Et le printemps souvent dévoile ses mini jupes et ses surprises.

Nous finissons nos verres et sortons fumer. Elle me quitte. Et dans un sourire j’imagine que quand nous serons ensemble, ce sera moi qu’elle rejoindra après avoir quitté son amant.

Jungle

C’est une belle histoire qu’une histoire où les amants n’arrivent pas à se quitter.

Je ne sais pas si on peut se faire à tout, mais je m’étais fait à l’idée qu’être l’amant n’était pas la pire des situations. Je la connais si bien maintenant que je peux lire dans ses yeux, dans ses silences. Je lis son humeur à la couleur de sa robe, et je décèle le non-dits au clignement de ses yeux.

Je connais ses défauts et je continue à vouloir la connaitre. Je la découvre encore. Je ne veux pas tout savoir, je ne sais pas tout. Il m’arrive d’avoir des envies d’ailleurs. Elle aussi. Je le sais. Ça arriverait dans un couple normal. Elle sait aussi qu’avec ses petites robes elle fait un parfait aimant à connard. Un de ceux que je ne veux plus être trouverait sans doute la place que j’occupe plus confortable. Je ne me battrais pas contre des moulins à vent.

Cette vision du monde me donne envie de vomir. Mensonge, manipulation, perversion, calomnie. C’est pire qu’une jungle urbaine où le plus fort doit forcément gagner. Pire, car dans le bush, un véritable lion ne chercherait pas à séduire une gazelle. Je crois décidément qu’on ne vit pas tous dans le même monde. Je me bats pour que le mien soit plus aérien.

Impatient

Je crois que la télé est resté allumée, à moins que ce soit la radio. Quelque chose m’a réveillé. Quelque chose d’inhabituel. Dehors, balayant le trottoir gris d’une pluie horizontale, souffle une tempête irréelle. Dans mon appartement, rien n’a changé. Pas un chat n’a déplacé le moindre objet.

Cet hiver nous a tous usé. Je nous observe un à un, gris comme le ciel, intransigeant et impertinent, se rassurant parfois de paroles optimistes, sans tout à fait y croire ; grognant une colère inutile ; geignant de tout et rêvant surtout d’ailleurs.

Pourtant la fin de l’hiver viendra. Le printemps vient toujours. On ne fait qu’écorner son souvenir : tempérer nos espoirs pour alléger le poids des lenteurs froides. Se peut-il que tout soit plus simple sous le soleil ?

Sans doute, mais je voudrais déjà me souvenir de ces plaisirs simples en terrasse, de ces chambres avec vue et de ces balcons sur mer. Le souffle du vent chaud en cabriolet, et de ces frissons érotiques à venir.

Impatient que je suis.

Bribes

Les bières ont défilé avec panache.  Quand on entreprend de refaire le monde, on s’expose à ce qu’il soit moins beau qu’avant.

***

J’ai fumé seul une cigarette dans la nuit bruyante et froide, et j’ai décidé de ne pas rentrer chez moi. Ce matin ce sont les cris d’un petit homme qui me sortent de la nuit. Je détourne les yeux de cet enfant qui me sourit. Son rire me suit et je ferme les yeux. Mon passé me rattrape, mon présent s’interroge.

***

Je voudrais visiter la cité des anges. Mais pas seul.

***

« Elle ne t’aime pas. »

***

Les souvenirs de la veille sont emmêlés, dans le désordre. Nous nous sommes vus, elle m’a parlé de ses projets. Nous sommes allés au métro ensemble mais fâchés. Pourquoi ?
Ces autres filles qui enfilent des vérités comme des perles. Ces verres qui continuent leur défilé. Je crois que mon téléphone n’a pas sonné.

***

Météo OK, plan de vol OK. Il est temps de prendre mon envol.

Je ne suis presque plus son amant

Ce week-end j’ai planté tous ceux que je voulais voir. Sans exception. Sans excuses déplacées : je suis coupable. Sans circonstances atténuantes. Parce qu’elle reste ma priorité. Parce qu’elle s’est rendue disponible. Parce que je l’aime. Pardon je deviens connard et salaud. Comme les autres.

Un verre et puis deux au Mama Shelter. Entre deux blagues je la trouve belle, entre deux twitt je la trouve brillante. Ce lieu me correspond bien. J’ai la sensation que les autres me ressemblent. Et puis en sa compagnie, ils me regardent tous. Le décor m’emmitoufle dans un cocon bienveillant. Je ne veux pas partir. Et je la raccompagne.

Hier, ses larmes au téléphone. Insupportable. Et c’est moi qu’elle appelle. Insupportable. Ne pas être là, n’y être pour rien, ne pas pouvoir la consoler. De quoi déjà ?

J’arrive.

Je la veux souriante, elle sourit. Sa frange est effacée, comme j’aime. Et je la fait rire. On se connait si bien. On s’entend si bien. Ses larmes tarissent à mesure que le vin nous enivre. Je lui demande « quel mal m’a pris de m’éprendre de toi ? Elle me répond : je ne sais pas ».

Je ne suis presque plus son amant. Je suis bien plus. J’ai la certitude de la connaitre mieux que quiconque. Ses mensonges ont fait place à des aveux sans tabous. Une mise à nue tantôt érotique, tantôt psychologique.

Hier soir j’ai été heureux entre vingt-et-une heures et minuit.

J’écris

Posé nonchalamment à coté du clavier, l’auteur péteux me toise. Du haut de sa gravure, sur sa quatrième de couv’, il a le regard niaiseux. L’air de dire « c’est de la merde ce que tu écris ». De toute façon je m’en fous, la gloire sur internet c’est l’arnaque du millénaire, ça paye même pas les clopes. Y’a de la chance que pour la vermine. Alors s’il faut écrire. Ici ou ailleurs. Tu sais le flacon, y’a un moment qu’on s’en tape le coquillard. Non moi, mon vrai problème est de savoir si j’écris ou pas. Alors j’écris, pour être sûr.

Finalement ce n’est pas le lundi qui m’a tué mais le mardi. Et c’est toute la semaine qui a déconné. Je ne sais pas ce qui a basculé mais un truc est parti en vrille et j’ai perdu le contrôle. Je n’écris pas quand je suis confus et je n’ai pas écrit cette semaine. Les sentiments se bousculent, les impressions s’amoncellent, les faits s’aggravent, la peur s’installe.

Et l’autre me regarde toujours, son clin d’œil bovin concède : « ouais, à la rigueur… »

Entre midi et deux

Pendant qu’on me masse lentement le cuir chevelu, je contemple le plafond. Je compte les dalles du faux-plafond et je me demande pourquoi le spot de gauche est éteint. Peut être que l’ampoule est grillée. Ce tableau est d’une laideur exaspérante. Pourquoi c’est toujours MCM qu’on diffuse chez le coiffeur ? Non merci, je ne veux pas de café. Bien dégagé sur les cotés s’il vous plait. Après je prendrai un sandwich et je remonterai manger au 26ème étage pour être tranquille dans mon bureau. Je redescendrai pour laisser le soleil me taper le front, le temps d’une cigarette. Je regarderai les même personnes faire les même choses que tous les jours. En pensant malgré tout que décidément, il y a quelque chose qui cloche dans cette journée.

Donnez moi

Donnez moi un piano que j’écrive une chanson, donnez moi un avion que je l’emmène caresser les nuages, un kilomètre de piste que je m’envole au-delà des mers, donnez moi un crayon que j’écrive un poème, un clavier que ponde un roman.

Donnez moi une île que je déserte cette ville, une hache que j’abatte cet arbre qui me cache la vue, un blog que je romance ma vie.

Si j’avais un marteau etc… donnez moi un printemps que je survive à cet hiver.

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